Logo Article réservé aux abonnés Enquête

Et si le rideau purificateur d'air d'Ikea polluait ?

Ikea ne vend plus ce produit, jugeant son efficacité limitée. L'association Avicenn, elle, pointe la présence de nanoparticules de dioxyde de titane. iStock/Iuliia Pilipeichenko

En mai dernier, Ikea retirait de ses rayons son rideau dépolluant Gunrid, en toute discrétion. Quelques mois plus tôt, l'enseigne mettait pourtant largement en avant cette innovation. « Ces rideaux pourraient se contenter d'embellir la pièce mais, exposés à la lumière du soleil, ils purifient l'air également », promettait Ikea jusque sur la couverture de son catalogue 2020-2021.

Ikea

Si la référence a complètement disparu du site Ikea français, les explications sur le fonctionnement de cette innovation sont encore disponibles sur le site marocain de l'enseigne : « Le tissu des rideaux est recouvert d'un traitement à base de minéraux. Celui-ci réagit à la lumière naturelle et élimine les polluants de l'air tels que l'acétaldéhyde. […] Cette technologie pourrait même être utilisée avec d'autres produits textiles à l'avenir. » À LIRE AUSSI >>> Vêtements anti-odeur, chauffants, hydratants… Que cachent-ils ?

Un rideau pas aussi purifiant que prévu, selon Ikea

Alors pourquoi ce retrait seulement quelques mois après sa mise sur le marché ? Ikea nous répond qu'après des premiers tests positifs et le lancement de ce rideau, de nouvelles analyses ont été réalisées : « Ces tests ont permis de conclure que le rideau Gunrid purifie effectivement l'air, mais pas autant que prévu. Pour cette raison, Ikea a décidé de retirer Gunrid de la gamme. » En résumé, les clients qui pensaient purifier l'air de leur salon en investissant une quarantaine d'euros dans ce rideau n'en ont pas vraiment pour leur argent. Ikea n'a pas souhaité nous dire s'il allait les alerter de cette découverte…

La présence de nanoparticules de TiO₂ en question

« Nous tenons à préciser que Gunrid peut être utilisé en toute sécurité comme un rideau traditionnel », souligne le distributeur. Ce n'est pas l'avis de l'Association de veille et d'information civique sur les enjeux des nanosciences et nanotechnologies (Avicenn). Elle a mis en évidence depuis plusieurs mois la présence de nanoparticules de dioxyde de titane (TiO₂) dans ces rideaux. Ce qui pourrait expliquer, selon elle, ce retrait subit de la vente. En voulant dépolluer leur air, les consommateurs auraient au contraire introduit une substance problématique dans leurs logements. « Lorsque Ikea a annoncé le développement de rideaux “dépolluants” en février 2019, nous avons demandé au siège de l'enseigne si elle utilisait des nanoparticules de TiO₂. Mais nous n'avons alors obtenu aucune réponse », raconte Mathilde Detcheverry, porte-parole d'Avicenn et rédactrice du site Veillenanos.

Des minéraux capables de casser certains COV

Si Avicenn a des doutes, c'est qu'Ikea explique clairement dans sa vidéo de lancement [en anglais] utiliser un revêtement photocatalyseur à base de minéraux. « Or, la photocatalyse est justement l'une des propriétés des nanoparticules de dioxyde de titane, capables de casser certains composés organiques volatils (COV) comme le formaldéhyde ou l'acétaldéhyde sous l'effet des UV, détaille Mathilde Detcheverry. Elles sont d'ailleurs déjà utilisées dans différents produits, comme certaines peintures extérieures. Mais c'était la première fois qu'on entendait parler de photocatalyse dépolluante sur un produit de consommation courante, commercialisé par une enseigne de cette envergure. » À LIRE AUSSI >>> Microplastiques : comment nos vêtements polluent

Le verdict du laboratoire est sans appel

Avicenn interpelle alors HeiQ, le fournisseur suisse du procédé utilisé par Ikea, qui dément le recours à un matériau à l'échelle nanométrique. Ikea finit par admettre en avril 2020 qu'elle utilise bien du dioxyde de titane, mais sans préciser s'il s'agit ou non de nanoparticules. Pour en avoir le cœur net, Avicenn décide de faire des tests en laboratoire. Le verdict tombe en octobre 2020 et les conclusions du labo sont sans appel : « 100 % des particules [de dioxyde de titane] présentes sont des nanoparticules. » Par la suite, l'association veut réaliser d'autres tests ; c'est alors qu'elle découvre en mai 2021 que ces rideaux ne sont plus en vente.

Des rideaux pas illégaux

Interrogée, la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF) note que les rideaux Gunrid pouvaient être légalement mis sur le marché français sans mention particulière du caractère « nano » des matériaux en cause. « L'usage de nanoparticules de dioxyde de titane ou/et de dioxyde de silicium dans des fibres textiles pour une fonction telle que celle qui était prévue par la société Ikea (fonction de photocatalyseur pour éliminer certains polluants présents dans l'air intérieur) ne fait pas l'objet d'une réglementation spécifique (que ce soit au niveau européen ou national) », explique l'Administration. À LIRE AUSSI >>> Médicaments : des nanos dans l'Efferalgan et le Nurofen

Le dioxyde de titane classé cancérogène par inhalation

Avicenn souligne toutefois que le TiO₂, même sans forme nanoparticulaire, a été classé substance cancérogène de catégorie 2 par inhalation par la Commission européenne le 4 octobre 2019. « Pour être efficaces, les nanoparticules doivent être en contact direct avec les UV qui les activent, donc en surface des fibres du tissu, note Mathilde Detcheverry. Potentiellement, il peut y avoir un relargage. Elles sont susceptibles de se détacher du tissu quand on le manipule. »

Aucune preuve de dangerosité, d'après la Répression des fraudes

Certes, il n'y a sans doute pas de risque aigu pour le consommateur, car les quantités pour un rideau ne sont pas très importantes. Mais que se passerait-il si, pour se protéger de la pollution, on commençait à recouvrir de TiO₂ canapés, coussins, draps, vêtements ? La DGCCRF indique qu'aucune preuve de dangerosité n'est établie pour l'heure pour le consommateur : « Le caractère volatil des nanomatériaux employés (sous l'action de la manipulation ou de l'usure des rideaux) apparaît en particulier être une hypothèse. » Seuls d'importants moyens financiers et techniques permettraient de vérifier la volatilité de ces particules. Comme le souligne Avicenn : « Le cadre juridique actuel est très insatisfaisant, car on devrait inverser la charge de la preuve. Aujourd'hui, c'est aux associations de payer les tests, pas à l'industriel… »

Existe-t-il des textiles purificateurs sans nanoparticules ?

D'autres entreprises commercialisent des textiles dépolluants : c'est le cas du tisseur français Linder, situé dans la Loire. Depuis 2018, cette société familiale fabrique des rideaux et voilages dépolluants, vendus dans de nombreuses boutiques (Mondial Tissus, Home Maison…). Selon Linder, un procédé actif, directement appliqué lors de la teinture, « détruit les formaldéhydes et les aldéhydes présents dans l'air des maisons ». Nous avons souhaité savoir si la substance employée était composée de nanoparticules. « Il ne s'agit pas d'une technique basée sur la photocatalyse, nous assure Virginie Linder, directrice déléguée. Nous n'utilisons pas de nanoparticules dans notre produit dépolluant. » Nous n'en saurons pas davantage : « Notre partenaire souhaite garder sa formule confidentielle. »

Ouvrir la page originale sur le site