Sommaire
  1. Le changement climatique est déjà là

  2. La force de l'eau

  3. Préparer les villes aux inondations

  4. Dénaturée, la forêt ne peut plus jouer son rôle

Le changement climatique est déjà là

Toralf Staud est un journaliste scientifique, co-auteur d'un livre qui dresse le portrait d'une nouvelle Allemagne, celle qui résultera des effets dévastateurs du changement climatique. L'échéance est fixée à 2050, mais les inondations en Rhénanie au mois de juillet 2021 – tout comme les sécheresses des quatre années précédentes et la fonte des glaciers bavarois annoncée pour la prochaine décennie – apportent la preuve que le rythme s'accélère, devançant toutes les prévisions. Il ne s'étonne pas de la catastrophe récente, explique-t-il à la Süddeutsche Zeitung, car le pays n'est pas du tout préparé. Les scientifiques et les experts ont beau avertir depuis des décennies, ni la société, ni les pouvoirs publics n'ont jamais vraiment réagi. Pourtant, les signes sont évidents que le point de non-retour est atteint. La sécheresse qui touche le pays depuis quatre ans a durci le sol jusqu'à près de deux mètres de profondeur. Ce déficit pluviométrique entraÎne déjà des conflits de distribution de l'eau dans la région de Berlin. Dans le Land du Brandebourg, les agronomes expérimentent des cultures méridionales (millet, soja, pois chiche). C'est tout le paysage traditionnel allemand, les champs de blé, mais aussi la forÊt dense et sombre, qui va disparaÎtre. Et le décor idyllique du charmant village à flanc de colline en bordure d'un ruisseau va brutalement perdre de son charme, en devenant potentiellement dangereux. Les inondations marquent ainsi la fin d'une période : celle où l'on se sentait en sécurité. Or, la prévention des risques est négligée. Non seulement le secteur du bâtiment ne prend pas du tout en compte les changements à venir – il faudrait par exemple moins de surfaces vitrées, et surtout aucune installation électrique en sous-sol –, mais lorsque les alarmes sont déclenchées, comme cela a été le cas dans les régions touchées, les citoyens passent outre, mettant leur vie en danger. Il n'y a pas eu de phénomènes météorologiques suffisamment extrÊmes au cours des derniers siècles pour que l'Allemagne développe une "culture de la catastrophe", ni une "mémoire collective", conclut le journaliste. Alors que le changement climatique bouleverse déjà leurs terres, il est temps que les Allemands prennent au sérieux les forces de la nature. Tant que les avertissements ne sont pas entendus, cela ne peut se faire que dans la douleur.

La force de l'eau

Terrains effondrés, maisons éventrées, voitures emportées, le bilan matériel des inondations est cataclysmique. Michael Dietze, géomorphologue au Centre Helmholtz de Potsdam, explique au micro de la chaÎne de radio Deutsche Welle comment les masses d'eau qui ont envahi les terres ont pu causer de tels dégâts. L'eau est un élément qui paraÎt paisible, mais qui recèle un immense potentiel de destruction une fois mis en mouvement. MÊme immobile, sa masse est imposante, puisqu'un mètre cube d'eau pèse une tonne ; si elle vient à rencontrer un obstacle, une énorme pression s'accumule, et si elle est mise en mouvement, la force qui en résulte peut aller jusqu'à déplacer des voitures ou des conteneurs s'ils ne sont pas bien ancrés au sol. Cette force d'entraÎnement est doublée d'une force d'érosion, capable de détruire des surfaces que l'on suppose stables, comme la surface du sol, qui peut Être érodée par de l'eau qui s'écoule rapidement. Les inondations récentes résultent en premier lieu de la saturation des sols, poursuit Dietze : "Les fortes précipitations apportent de telles quantités d'eau sur les sols – souvent déjà saturés par les pluies précédentes – qu'elles ne peuvent plus y percoler." C'est la nature du sol qui détermine sa gestion de l'eau. Un sol argileux, par exemple, peut absorber et drainer beaucoup moins d'eau en peu de temps qu'un sol sableux, dans lequel l'eau va s'infiltrer rapidement. Mais quelle que soit sa composition, quant le sol est saturé, l'eau ne peut que s'écouler à sa surface, pour rejoindre les ruisseaux et les rivières, qui sont autant de canaux où elle va gagner en vitesse. On sait ainsi que le Rhin coule à une vitesse de 1 à 2 m/s à la hauteur de Cologne. Selon la vitesse du courant, la pente du talus et la profondeur de la rivière, l'eau acquiert une plus ou moins grande force au fond du lit, suffisante pour balayer le sable, les pierres et autres débris. Ce n'est donc pas l'eau seule, mais également tous les éléments qu'elle charrie, qui contribuent à saper le sol, les rues et les murs des maisons en venant les frapper lors des inondations. Par ailleurs, ces constructions s'affaissent aussi souvent parce qu'elles n'ont pas été bâties sur un sol consolidé. Les fortes pluies représentent donc un très grand danger, car les météorologues ne savent pas prévoir précisément quelle quantité d'eau va tomber où et quand, et parce que les chercheurs qui essaient ensuite de calculer l'intensité des flots au sol sont dépassés par la rapidité du phénomène pour pouvoir prédire les dégâts qu'ils vont entraÎner.

Préparer les villes aux inondations

Comment préparer les villes aux conditions météorologiques extrÊmes qui seront plus fréquentes à l'avenir ? La Frankfurter Allgemeine Zeitung est allée interroger plusieurs experts en environnement pour connaÎtre leurs recommandations. Selon Martin Weyand, de l'Association allemande des industries de l'énergie et de l'eau (BDEW), il faut "repenser et modifier l'infrastructure" des villes afin d'augmenter leur capacité d'infiltration. La construction de citernes pour recueillir les eaux de pluie et la végétalisation des toits et des façades seraient un premier pas. Les parcs et les terrains de football devraient aussi servir de zones de rétention et d'infiltration en cas d'inondation. Les zones de friche sont cependant trop peu importantes par rapport aux habitations et à l'infrastructure routière, car près de la moitié de la surface correspondant aux zones de peuplement et de transport en Allemagne est imperméabilisée, c'est-à-dire construite, ou revÊtue d'une couche isolante (béton, asphalte, pavement, etc.). Jusqu'à présent, la priorité accordée à la construction de bâtiments a augmenté l'étanchéité des surfaces. C'est pourquoi la densification croissante des villes dans le but de créer des logements doit Être remise en question, estime Norbert Portz, expert en environnement de l'Association des villes et des communes, qui préconise une "rénovation urbaine verte et bleue", avec plus d'arbres et d'espaces verts, mais aussi plus de cours d'eau pour faire baisser la température de la ville de quelques degrés. "L'eau et la verdure urbaine sont des éléments centraux de l'adaptation au climat, pour un paysage urbain sain et vivable et pour la préservation et le renforcement de la biodiversité", explique également le président de l'Association allemande pour la gestion de l'eau, des eaux usées et des déchets, Uli Paetzel. C'est le principe de la ville sensible à l'eau, qui s'inscrit dans le cadre de la Stratégie nationale de l'eau présentée par le ministère de l'Environnement au mois de juin 2021. Quelques agglomérations ont déjà franchi le pas. A Berlin, les compagnies des eaux ont installé de grands tuyaux dans le sous-sol pour servir de zones de rétention. En Basse-Saxe, la ville de Hambergen a pris ses précautions depuis qu'elle a subi des précipitations extrÊmes en 2013 et 2014 : elle a construit un canal de délestage et deux bassins de rétention.

Dénaturée, la forÊt ne peut plus jouer son rôle

La nature a bien un rôle à jouer, confirme Peter Wohlleben en réponse aux questions du Spiegel. C'est également parce qu'on la manipule que les catastrophes se produisent. Le garde-forestier auteur de best-sellers en constate les résultats de visu, puisqu'il habite dans la région de l'Eifel, à quelques kilomètres à peine de la ville de Schuld, particulièrement meurtrie par les inondations. Lui qui dénonce les méfaits commis contre la forÊt allemande par le lobby de la sylviculture classique, démontre que, dans ce cas précisément, la forÊt n'a pas pu jouer son rôle en absorbant l'excédent d'eau causé par les intempéries. Normalement, la forÊt aurait dû ralentir cette eau, tout d'abord parce que la couronne des arbres en retient une partie, qui s'évaporera ensuite, ensuite parce que le sol forestier agit comme une éponge : il peut stocker 200 litres d'eau par mètre carré. C'est ce qui s'est produit dans son district, pourtant situé à l'épicentre des précipitations, mais où la forÊt est intacte : rien n'a été emporté, aucun ruisseau n'a débordé, la forÊt a retenu l'eau. Ailleurs, là où la sylviculture s'assimile à l'agriculture, et mÊme plutôt à la monoculture d'épicéas, les forÊts sont comme des déserts. Non seulement les coupes opérées par les abatteuses font perdre de la capacité de stockage de l'eau, mais les machines elles-mÊmes étouffent le sol en l'aplatissant, puis créent des ornières qui serviront à drainer l'eau vers le bas. La biodiversité est détruite et l'écosystème forestier ne peut plus assumer sa fonction. Or les arbres permettent d'abaisser la température. Une récente visite dans une des dernières forÊts primaires de hÊtres d'Europe, en Roumanie, lui a apporté la preuve qu'un écosystème intact peut supporter le changement climatique. C'est lorsque l'Homme manipule la nature que tout bascule. Plutôt que de chercher la nouvelle "super-espèce" qui sera susceptible de s'adapter aux conditions futures, Wohlleben est partisan de ne rien faire, ou plutôt de laisser faire la forÊt. De la laisser se régénérer toute seule. D'attendre. Et de l'observer pour en savoir plus sur elle, car la forÊt, mÊme pour les spécialistes, est encore une très belle inconnue.

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