Logo Le biologiste de l'évolution Shane Campbell-Staton, avec un éléphant d'Afrique femelle sans défenses endormi dans le parc national de Gorongosa (Mozambique), en juin 2018. ROBERT M. PRINGLE

Zoologie. Le Mozambique est né et a grandi dans le sang. Deux ans après son indépendance, en 1975, l'ancienne colonie portugaise s'est trouvée plongée, quinze années durant, dans une guerre civile qui fit 900 000 morts et des millions de déplacés. Ce terrible conflit fit également des victimes collatérales : les éléphants. Les deux camps usèrent du commerce de l'ivoire pour financer leurs achats d'armes. Ce braconnage quasi officiel a réduit la population de pachydermes de plus de 90 %, si bien qu'il ne reste aujourd'hui que quelques centaines d'individus dans un pays où ils se comptaient en milliers.

Et encore, une partie d'entre eux ont perdu leurs défenses. Non qu'elles aient été tranchées par les braconniers. Mais par leur abattage massif, les chasseurs d'ivoire ont sélectionné une anomalie génétique qui prive certaines femelles de défenses. Le phénomène avait déjà été décrit, au Mozambique mais aussi dans d'autres pays comme le Kenya, la Tanzanie ou l'Afrique du Sud, où la chasse au géant de la savane a lourdement sévi. Pour la première fois, une équipe internationale le quantifie précisément. Dans la revue Science du 21 octobre, elle décrit également le mécanisme génétique à l'œuvre et identifie les deux gènes responsables de cette « sélection artificielle ».

Les scientifiques ont rassemblé tout ce qu'ils ont pu trouver d'études, de recensements mais aussi de vidéos ou de photos des populations d'éléphants du parc national de Gorongosa, avant, pendant et après la guerre civile. Le tableau qu'ils offrent est édifiant : l'anomalie, qui touchait 18 % des femelles au début des années 1970, en frappait 52 % à la sortie du conflit et encore 30 % dans la première génération de jeunes éléphantes nées après la guerre. Ils ont ensuite tenté de simuler différents scénarios de transmission de ce caractère. Robert Pringle, professeur de biologie évolutive à l'université de Princeton et coordinateur de l'étude, prend le maximum de précautions pour livrer le résultat : « Le braconnage existe depuis des siècles. Mais il a été particulièrement intense pendant la guerre civile. Et nous montrons qu'il est extrêmement improbable qu'un tel changement soit apparu sans une très forte sélection du phénotype. » Autrement dit, sans le braconnage, un tel phénomène serait impossible (un mot à peu près banni du vocabulaire scientifique).

Modification de deux gènes

Les données rassemblées, tant sur le ratio mâle-femelle que sur la transmission mère-fille, ont permis de dégager un autre scénario : celui d'une mutation dominante mais placée sur le chromosome X et fatale aux jeunes mâles. En effet, si l'anomalie, observée çà et là et de longue date, restait mystérieuse, un constat s'imposait : elle n'affectait que les femelles. La raison en est que les embryons mâles touchés ne peuvent se développer à leur terme. « En temps normal, la mutation ne peut donc pas s'imposer puisque les femelles affectées voient leur succès reproductif singulièrement diminué », insiste Robert Pringle. En revanche, dans les conditions d'extrême braconnage, où, selon l'article de Science, la chance de survie des femelles mutantes au cours des vingt-huit années observées est cinq fois plus importante que celle de leurs congénères armés, elle s'impose.

Il vous reste 34.11% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.

Ouvrir la page originale sur le site