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Quand les animaux domestiques prennent la clé des champs

Par Florence Rosier

Publié le 25 octobre 2021 à 18h00 - Mis à jour le 02 novembre 2021 à 10h49

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RécitToutes les espèces domestiques peuvent, un jour ou l'autre, s'enfuir dans la nature et s'y multiplier. Quels sont les risques pour l'environnement ? Comment ces animaux « féraux » s'adaptent-ils à leur nouveau milieu ? Réponse chez les chèvres, moutons, chevaux, poulets, cochons, dingos…

« C'était, paraît-il, des chèvres indépendantes, voulant à tout prix le grand air et la liberté. » Cette soif d'autonomie qui, un beau jour, saisit des caprins domestiqués, Alphonse Daudet en fit un fameux conte, La chèvre de Monsieur Seguin (Lettres de mon moulin, 1869). Fuir la bergerie et l'herbe fade de l'enclos ! Gambader à travers bois, prairies et garrigues ! Folâtrer dans la bruyère, se régaler de fleurs odorantes ! Ce souffle émancipateur est toujours d'actualité. « Les chèvres, il leur faut du large. » En témoigne une fable contemporaine bien réelle.

L'histoire se déroule dans le Parc naturel régional du Haut-Languedoc, sur la commune de Montredon-Labessonnié – 2 000 habitants, 11 000 hectares tapissés de forêts, de pâturages, de champs de maïs et de tournesol – à une trentaine de kilomètres d'Albi (Tarn). Un vert profond baigne la campagne, peint à l'eau d'un été pluvieux. Après une ferme isolée, on s'achemine vers les gorges de l'Agout, dans un paysage de bocage qui descend en pente douce.

Soudain, nous stoppons. « Les voilà ! » Tapies à l'ombre d'un talus de chênes et de châtaigniers, les rebelles ruminent en silence. Nonchalantes et repues. Elles ont fait bombance d'herbe grasse et de trèfle parfumé, de feuilles d'aubépine – dont elles raffolent, malgré les épines –, d'écorce de houx et de céréales, fauchées dans quelque champ voisin. Le poil lustré, la panse bombée, elles sont d'une insolente santé. Ces ruminants agiles, capables de grimper aux arbres et de se faufiler dans les buissons, disposent là d'un refuge idéal. Le paradis des chèvres.

Un groupe de chèvres et de boucs ensauvagés dans un pré, dans les environs de Montredon-Labessonnié (Tarn), le 3 août 2021. MATHIEU PUJOL POUR « LE MONDE »

Les pattes trempées de noir, des dizaines de femelles déambulent, flanquées d'une paire de chevreaux. Portant le bouc, les cornes majestueuses, quelques mâles veillent. A notre approche, la harde bat en retraite. Les bêtes émettent de drôles de chuintements, « comme un cri d'alerte d'animal sauvage », observe Mathieu Pujol, photographe animalier.

D'où vient donc ce troupeau ensauvagé ? « Il y a cinq à huit ans, une quinzaine de chèvres de race alpine se sont échappées d'un élevage. Depuis, elles ont proliféré et sont une centaine », soupire le maire, Jean-Paul Chamayou. Une hypothèse invérifiable, l'éleveur concerné étant réfractaire au marquage électronique de ses bêtes, pourtant obligatoire.

Chèvres, chiens, chats, chevaux, cochons… : toutes les espèces domestiquées, un jour ou l'autre, peuvent revenir à la vie sauvage. Un phénomène nommé « féralisation » – du latin fera, « bête sauvage ». Les animaux fugueurs, eux, sont dits « féraux ». Plus vraiment domestiques. Mais pas totalement sauvages.

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