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Birmanie : pourquoi Aung San Suu Kyi est-elle jugée ?

Par Amaury Coutansais Pervinquière Publié le 26/10/2021 à 06:00, Mis à jour le 26/10/2021 à 11:13 Aung San Suu Kyi fait face à plusieurs accusations. Soe Zeya Tun / REUTERS

FOCUS - L'ex-dirigeante doit témoigner pour la première fois le 26 octobre. Elle encourt plusieurs années de prison.

Depuis son renversement par l'armée le 1er février, Aung San Suu Kyi n'a pas encore affronté ses accusateurs. Assignée à résidence, maintenue dans un isolement total, l'ex-dirigeante ne pouvait communiquer avec le monde extérieur que par l'intermédiaire de ses avocats, rencontrés au tribunal. Le 15 octobre, la junte militaire leur interdit de parler aux journalistes, diplomates ou organisations internationales.

Pour la première fois, Aung San Suu Kyi, 76 ans, témoignera à son procès dans la capitale birmane, Naypyidaw, mardi 26 octobre. Elle devra répondre de plusieurs accusations : corruption, sédition, viol d'une loi... datant de l'époque coloniale ou encore importation illégale de talkies-walkies. «La raison même de ce coup d'État était d'évincer Aung San Suu Kyi du paysage politique, commente auprès du Figaro Richard Horsey, conseiller sur la Birmanie auprès de l'ONG International Crisis Group. C'est seulement dans un deuxième temps que les militaires ont essayé de trouver le plus d'éléments possibles pour justifier leurs actions et la maintenir à l'écart ; que ce soit en invoquant une supposée corruption ou une prétendue collusion avec des conseillers étrangers». L'ancien président, Win Myint, et l'ancien maire de la capitale, Myo Aung, seront jugés aux côtés de la «dame de Rangoon».

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Un rôle central dans la politique birmane

Au «pays aux mille pagodes», le sort du prix Nobel de la paix préoccupe depuis longtemps. Son père, Aung San, militant de l'indépendance, est assassiné peu après ses deux ans. Elle fonde en 1988 la Ligue Nationale pour la démocratie (LND), opposée à la dictature militaire au pouvoir. Deux ans plus tard, son parti remporte les élections, mais celles-ci sont annulées par l'armée, qui place Aung San Suu Kyi en résidence surveillée. Elle y restera vingt ans, devenant une icône mondiale de la démocratie.

En 2012, malgré des élections truquées, elle devient députée et mène la LND à la victoire trois ans plus tard au cours d'un scrutin jugé plus libre. En raison d'une disposition constitutionnelle empêchant l'arrivée au pouvoir d'un dirigeant marié ou ayant des enfants avec un étranger, elle ne peut devenir présidente de la République. Elle est nommée ministre des Affaires étrangères et conseillère spéciale de l'État. Le rôle de l'armée demeure néanmoins toujours important. Pour le réduire, Aung San Suu Kyi envisage une réforme constitutionnelle et le changement des chefs militaires. Elle recherche un soutien législatif plus large, qu'elle obtient largement (82% des sièges) aux élections de 2020. Sentant le vent tourner, la junte la renverse et réprime férocement les manifestations de soutien en sa faveur, mettant ainsi fin à une parenthèse démocratique de dix ans.

Selon le Haut-Commissaire des Nations unies pour les réfugiés, plus de 200.000 civils ont été déplacés. L'ONG birmane, Association d'assistance aux prisonniers politiques a dénombré plus de 1100 civils tués et la détention de 7000 autres. Un expert des droits humains de l'ONU parle même de «crimes contre l'humanité». Le 3 février, deux jours après son arrestation Aung San Suu Kyi est inculpée pour importation illégale de talkie-walkie, alors que la grève générale éclate dans toute la Birmanie. Moins de deux semaines plus tard, elle est accusée de ne pas avoir respecté certaines restrictions durant la pandémie de Covid-19. D'autres accusations suivront : violation d'une loi sur les secrets d'État, sédition, corruption.

Protestations intérieures et extérieures

Dans tout le pays, le retour de l'armée au pouvoir rallume des dissensions comme la rébellion Karen. Des milices se forment et un «gouvernement d'unité nationale» entre en clandestinité avec des députés déchus le 16 avril. Le 24, les dirigeants de l'Association des nations de l'Asie du Sud-Est (ASEAN) tiennent un sommet de crise auquel ils convient Min Aung Hlaing, commandant en chef de l'armée et premier ministre par intérim. Mais à peine quelques jours plus tard, la junte explique que les annonces pour cesser la répression ne sont que des «suggestions», et ne seront prises en compte que «lorsque la situation sera redevenue stable».

Malgré les sanctions des États-Unis, de l'Union européenne et du Royaume-Uni la junte annule les résultats des législatives de 2020 remportées par la LND, assurant que plus de 11 millions de cas de fraude ont été détectés et promet la tenue d'un scrutin «multipartite et démocratique (...) d'ici août 2023». L'ASEAN a désigné un envoyé spécial, le vice-ministre des Affaires étrangères du Brunei, Erywan Yusof, pour trouver une médiation. Aucune date de visite n'a encore été communiquée. Le chef de la junte a été exclu du prochain sommet de l'ASEAN, qui doit se tenir du 26 au 28 octobre. En signe de bonne volonté, il a fait libérer plus de 5000 prisonniers le 18 octobre. Vendredi dernier, le rapporteur spécial de l'ONU sur la situation birmane redoutait «des atrocités», alors que la junte birmane « masse des dizaines de milliers de troupes et des armes lourdes » dans le nord du pays.

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