INTERVIEW. Édouard Philippe : "Les causes de la crise des Gilets jaunes n'ont pas disparu"

Politique, France - Monde Publié le 21/06/2021 à 22:19 , mis à jour le 22/06/2021 à 09:00

l'essentiel L'ancien Premier ministre Edouard Philippe, aujourd'hui maire du Havre, participe ce mardi 22 juin à Albi au colloque organisé autour du 10e anniversaire du classement au patrimoine mondial de l'UNESCO de la cité épiscopale. L'ancien chef du gouvernement sera également à Toulouse pour dédicacer son livre à 17 heures chez Privat.

Comment analysez-vous la forte abstention qui a marqué le premier tour de ces régionales ?

Je la constate et elle est massive. Elle est un fait politique qui n'est pas accessoire. Elle devrait, compte tenu de sa puissance et de son intensité, conduire tous les responsables politiques et tous les commentateurs à une immense humilité. Je crains malheureusement que cette humilité ne s'impose pas et que beaucoup tirent des conséquences définitives sur des prétendus rapports de force. Alors que cette consultation, parce qu'elle est marquée par cette très grande abstention, devrait, à mon sens, être analysée avec une grande prudence.

Que pensez-vous du recul du RN et du faible score de la majorité ?

J'en pense exactement ce que je viens de vous dire, c'est-à-dire qu'il y a une telle abstention que tirer des leçons du vote me paraît imprudent.

Le politologue Jérôme Fourquet expliquait, lundi matin, que la politique est devenue pour toute une partie de la population, une langue morte, indéchiffrable. Partagez-vous cette analyse ?

Je ne crois pas que les questions politiques soient devenues une langue morte. Les gens en parlent volontiers. Il est certainement intéressant de demander aux commentateurs ce qu'ils pensent de l'élection. Mais, pour ma part, quand je regarde le niveau d'abstention, je préfère prendre le temps de réfléchir avant d'aboutir à ce genre de conclusion définitive.

Qu'avez-vous voulu partager avec les Français en écrivant ce livre ?

J'ai passé trois ans à Matignon, à diriger le gouvernement, avec Gilles Boyer à mes côtés, qui est à la fois mon ami depuis plus de 20 ans et qui était mon conseiller. Après cette expérience très intense, nous avons voulu nous poser, réfléchir sur ce que nous avions vécu et partager, avec ceux que ça intéresse, la façon dont, à Matignon, on prend des décisions, dont on affronte les contradictions, ce qu'est aujourd'hui l'acte de gouverner. Nous avons voulu le faire en prenant quelques exemples comme la crise des Gilets jaunes, la crise sanitaire, Notre-Dame-des-Landes… Nous avons enfin voulu exprimer un certain nombre d'idées sur des sujets qui nous tiennent à cœur : la dette écologique, la dette financière ou les questions de défense. C'est donc à la fois un récit et un essai sur ce que c'est que gouverner aujourd'hui.

Vous racontez, dans votre ouvrage comment vous avez traversé la crise des Gilets jaunes : que vous a-t-elle appris ?

C'est difficile de faire trois phrases qui n'auraient pas beaucoup de sens sur un sujet aussi vaste. C'est pourquoi nous avons voulu y consacrer un chapitre entier pour montrer les racines de cette crise et puis la façon dont nous avons géré, affronté et vécu cette éruption brutale.

Cette crise des Gilets jaunes est-elle derrière nous ou bien la ressentons-nous encore dans l'abstention qui a marqué le scrutin de dimanche par exemple ?

Aucune des causes sous-jacentes de la crise n'a disparu : ni la très longue stagnation du pouvoir d'achat des classes moyennes populaires entre 2008 et 2018, ni l'inquiétude presque culturelle sur le monde dans lequel on vit, ni l'angoisse que nos enfants vivent moins bien que nous, pas plus que les raisons qui expliquent le sentiment d'éloignement par rapport aux centres de décision… Aucun de ces sous-jacents n'a disparu. La crise en elle-même, le moment éruptif, lui, est passé, mais ce qui le sous-tendait est toujours là, même si sur le pouvoir d'achat il y a eu des améliorations.

Êtes-vous inquiet face à la montée du complotisme ? Qu'avez-vous pensé des propos de Jean-Luc Mélenchon à propos de Mohammed Merah ?

Une forme de paranoïa et de complotisme se développe, y compris chez les responsables politiques. Je trouve cela parfois choquant et toujours préoccupant, pour une raison simple : la démocratie et la République reposent fondamentalement sur la raison, le débat éclairé et la science. Si le pays versait dans le complotisme, en s'abandonnant à cette tendance, il abandonnerait aussi son attachement à la démocratie, c'est immanquable.

Autre fait majeur de ces trois ans à Matignon : la crise du Covid. Vous dites avoir eu des sueurs froides lorsque vous avez appris qu'il manquait un médicament pour endormir les malades. Est-ce que, dans ces moments, on se sent comptable de la vie des Français ?

Quand vous gérez une crise de cette nature vous êtes sur le pont en permanence, vous essayez de faire au mieux et vous affrontez les difficultés de court terme les unes après les autres tout en essayant de réfléchir au moyen terme et à la sortie de crise. Lorsque nous avons découvert que, partout en Europe, il se dessinait une pénurie des médicaments nécessaires à l'endormissement des malades admis en réanimation, oui, il y a eu une forte inquiétude. Je me permets de faire observer que nous avons trouvé des solutions grâce à des réactions assez remarquables du système industriel et de la diplomatie française.

Vous consacrez quelques lignes à Claude Chirac et vous dites : « Elle nous a donné dans un moment sensible le conseil le plus marquant de ces 1 145 jours », lequel ?

C'est l'intérêt des conversations privées que de le rester. Claude Chirac a un regard qui est très fin sur le monde politique et c'est vrai que cette conversation m'avait beaucoup impressionné. Elle connaît ce monde, en étant au cœur de l'exercice du pouvoir depuis longtemps. Le fait qu'elle s'engage en politique est une excellente nouvelle, je m'en réjouis beaucoup.

Vous parlez de l'importance de la boxe, du sport en général, de la musique aussi… Ces exutoires ont été importants durant ces 1 145 jours ?

Ils ont été importants durant toute ma vie. Continuer à lire, à travailler en musique, faire de la boxe pour affermir le corps et probablement affermir l'esprit, tout ça, c'est très important. Quand vous dirigez un gouvernement, vous avez besoin d'ancrage, de choses qui vous renforcent comme la littérature, la musique, le sport mais aussi les quelques amis que vous pouvez continuer à voir et qui continuent à parler un langage de vérité, ce qui n'est pas si courant. Tout ceci est extrêmement précieux.

Tout le monde s'attend à vous voir jouer un rôle dans la campagne de 2022, est-ce que vous commencez à en voir les contours ?

J'aimerais porter dans le débat public, quelques principes et quelques idées simples auxquelles je tiens particulièrement. Je prends au sérieux les campagnes car elles doivent permettre de définir des priorités et de faire des choix. Il y a bien sûr le choix des personnes et le concours d'ego, mais il ne faut pas les surestimer. J'aimerais plutôt que l'on place au cœur du débat qui nous anime les questions liées à notre solidité financière, à notre politique énergétique et à la place du nucléaire ou les questions relatives à notre politique de défense. Que voulons-nous pour la France ? Quel projet nous réunit et quelle France voulons-nous construire pour 2030 ? Voilà ce qui m'intéresse le plus.

Edouard Philippe sera ce mardi 22 juin à 13h30 à la librairie Attitude à Albi et à 17h chez Privat à Toulouse.

Propos recueillis par Christelle Bertrand Voir les commentaires Sur le même sujet La prophétie d'Edouard Philippe en 2018 : "Peut-être que dans 5 ans on me reprochera un virus qu'on n'a pas vu venir..."

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