Jean-Marc Daniel : "L'argent magique est une création pour répondre aux angoisses économiques des populations"

Abonnés Economie, Livres et dédicaces, Toulouse Publié le 21/06/2021 à 15:12 , mis à jour le 22/06/2021 à 08:13

l'essentiel Le Bordelais Jean-Marc Daniel, professeur émérite à l'ESCP Business School et directeur de rédaction de la revue Sociétal, publie "L'argent Magique". Un ouvrage qui revient sur les milliards d'endettement levés pendant la crise Covid, le fameux "argent magique".

Dès que le président de la République a annoncé que la France ferait face économiquement à la crise du Covid "quoi qu'il en coûte", la dette française s'est envolée. Le ministre des comptes publics vient de chiffrer à 424 milliards le coût du Covid pour la France sur trois ans. Cela comprend les baisses de recettes fiscales et les dépenses exceptionnelles comme le fonds de solidarité et le chômage partiel. Dans son dernier livre* qu'il a écrit en trois semaines pendant la crise sanitaire, Jean-Marc Daniel met en garde contre ces montagnes d'argent magique.

Qu'appelez-vous argent magique ?

C'est de l'argent que l'Etat crée à partir de rien, ex nihilo. La grande révolution monétaire a eu lieu il y a 50 ans quand on a sorti l'or du système. Avant on ne pouvait utiliser que soit de l'or soit des billets qui étaient vécus "as good as gold" (ndlr: aussi bon que l'or). Le 15 août 1971, le président Nixon a dit "l'or c'est fini". Une décision définitivement entérinée en 1976. Depuis, on crée de l'argent magique à partir de rien puisqu'il n'est plus garanti par de l'or.

Cette création d'argent magique s'est-elle accélérée avec le Covid ?

Oui et nos dirigeants ont eu l'impression que, finalement, ce n'était pas si catastrophique et que ça répondait bien aux angoisses économiques des populations. Certes la contrainte de la détention d'or en contrepartie a disparu mais les dégâts d'une création sans limite sont en train de se manifester.

"Avec l'inflation, les prix vont monter donc le pouvoir d'achat qu'on vous distribue est une illusion"

Lesquels ?

Dès que vous distribuez de l'argent et donc du pouvoir d'achat sans travail en regard, le premier dégât qui apparaît est une distorsion entre la capacité de dépense et la capacité réelle d'utilisation de cette dépense. Cette pression va se traduire par de l'inflation: les prix vont monter donc le pouvoir d'achat qu'on vous distribue est une illusion. Le deuxième dégât, si les prix ne montent pas, cela signifie que les achats se font sur des produits étrangers grâce aux importations. On distribue donc un argent magique pour que les gens consomment des produits étrangers fabriqués par d'autres pays. Enfin, cet état d'esprit dangereux d'endettement permanent installe la dévalorisation du travail.

Comment expliquez-vous ce changement de paradigme alors que l'Union européenne vit avec les critères de Maastricht depuis 1992 ?

Il y avait déjà eu un certain nombre d'aménagements sur les critères de convergence. En réalité, on considérait qu'il était normal de connaître des périodes où l'on fait du déficit en cas de circonstances exceptionnelles comme pour la crise financière de 2008 ou le Covid. En revanche, les traités ne permettent pas qu'on maintienne sur une longue période, durablement, le déficit. Maintenant, l'idée de se maintenir continuellement en déficit a germé car la charge des intérêts de la dette se sont effondrés grâce à des taux très bas. Par ailleurs, jusqu'à présent la dépense publique était freinée naturellement parce qu'un Etat qui s'endettait trop, plus personne ne voulait lui prêter. Or, il existe un agent économique qui prête systématiquement à l'Etat: c'est la Banque centrale européenne. La dette ne coûte plus trop cher à l'Etat et il est sûr de trouver un prêteur en dernier ressort: une situation très confortable pour les hommes politiques actuels.

Les politiques entretiennent-ils l'idée que cette dette un jour pourrait ne pas être remboursée puisque certains prônent son effacement ?

La dette est depuis toujours perpétuelle car les Etats ne paient que les intérêts. Pour rembourser une dette, il faut dégager des excédents budgétaires soit en augmentant les impôts ce qui est impopulaire soit en baissant la dépense. Par ailleurs, quand la charge d'intérêt baisse les Etats sont tentés d'emprunter encore davantage car le faible coût de l'argent a dégagé de nouvelles marges de manœuvre.

L'argent magique en librairie. DR

Quel avenir dans ce contexte ?

Pour l'instant l'avenir c'est "après moi le déluge" ! Le premier danger ce sont des taux d'intérêt maintenus durablement trop bas pour contenir une charge de la dette soutenable. Cela perturbe le calcul économique. Sur le long terme, le taux d'intérêt doit être égal au taux de croissance. Si on maintient les taux d'intérêt très bas, cela fait baisser le taux de croissance. Les économies surendettées vont alors s'installer dans une stagnation séculaire.

Cette addiction à la dette ne va-t-il pas paralyser le mouvement de réformes à mener en France ?

C'est le deuxième danger de cet argent magique. Il s'installe l'idée qu'on peut reporter, par exemple la réforme des retraites, pour attendre 2028, date à partir de laquelle les babys boomers vont commencer à mourir ce qui amènera le régime de retraite vers un nouvel équilibre budgétaire. Or, le but de ce type de réforme n'est pas uniquement d'équilibrer les comptes mais aussi de mobiliser du travail car la source de la richesse c'est la destruction créatrice. On détruit du vieux capital, on crée du nouveau capital avec des hommes plus efficaces qui créent de la richesse nouvelle. Si on ne travaille pas, le pays finit par vivre au-dessus de ses moyens ce qui accentue les tensions entre pays de l'Union européenne.

Pourtant, tous les pays ont beaucoup dépensé pendant le Covid ?

Quand on regarde les 27 pays de l'UE, treize pays ont une dette inférieure à 60% du PIB. Presque un pays sur deux respecte donc les engagements européens. En revanche, sept pays ont une dette supérieure à 100%. C'est ce que les Allemands appellent le Club Med: Chypre, la Grèce, l'Espagne, le Portugal, la France, l'Italie et la Belgique.

Nos partenaires européens vont-ils présenter l'addition à ces pays dépensiers ?

Oui je pense. On n'échappera à une réforme des retraites qui reportera l'âge légal de 62 à 65 ans voire 67 ans comme en Allemagne. Le deuxième levier d'action à mener est de contenir la dépense publique en gelant les crédits publics en euros courant. Concrètement, chaque ministère se voit attribuer 100 cette année, 100 l'année suivante et aura 100 jusqu'à ce que le budget de l'Etat soit équilibré. Enfin, il faut alléger les contraintes sur ceux qui créent de la richesse c'est-à-dire les entreprises.

Quelle est votre vision sur les plans de relance ? Est-ce de la bonne dette ?

Ces plans de relance sont totalement inappropriés. Même les économistes qualifiés de keynésiens, traditionnellement les plus favorables aux plans de relance, commencent à émettre des doutes. Aux Etats-Unis, la secrétaire au Trésor a consenti qu'une partie de ces plans de relance devrait être financée par des hausses d'impôts. Cette dette servant à financer la relance va créer de la surchauffe. Nous allons gaspiller du capital, du travail sans générer de la vraie richesse. Pour relancer la croissance, il vaut mieux baisser les impôts et les charges des entreprises que de relancer les dépenses publiques comme la réouverture du train de nuit Paris - Nice qui ne fait pas vraiment bouger la croissance !

"Les lignes LGV sont construites de façon purement politique sans recherche d'équilibre économique"

Que pensez-vous de l'officialisation du financement de la LGV Bordeaux - Toulouse ?

Ce sont des infrastructures assez mal calculées, assez mal réfléchies. Le TGV s'est révélé une opération extrêmement utile qui a modifié la relation de la population au transport. Mais aujourd'hui les LGV sont construites de façon purement politique sans recherche d'équilibre économique.

* "Il était une fois l'argent magique, conte et mécomptes pour adultes", Editions Le Cherche Midi Cet article est réservé aux abonnés Abonnez-vous pour en profiter à partir de 1€/mois, sans engagement Je m'abonne pour lire la suite Déjà abonné(e) ? Je me connecte Gil Bousquet suivre ce journaliste Voir les commentaires Envie de donner votre avis ? (6 commentaires)

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L'économie est une science exacte, ou presque, et se référer à des économistes pour comprendre la voie à suivre est pour les politiques, primordial... Le seul souci est que nous n'avons plus de productivité en France et qu'il est difficile de parler d'économie à des chômeurs... Quoi leur dire ? Il faut revenir à l'école et vous former aux nouvelles technologies !!! ... Voili voilà

MacGuffin Il y a 1 mois Le 22/06/2021 à 11:05

Heu vous schématisez vraiment beaucoup là. "il est difficile de parler d'économie à des chômeurs" mais au moins vous êtes marrante.

le-fantome Il y a 1 mois Le 22/06/2021 à 11:25

"L'économie est une science exacte". C'est surement pour cela que Milton Friedman et Maurice Allais était d'accord sur tout (ironie inside). Mais je rejoins MacGuffin, vous êtes marrante.

Répondre Signaler un abus le-fantome Il y a 1 mois Le 22/06/2021 à 07:30

Ils se sont mis à trois, Jean, Marc et Daniel, pour pondre un tas de poncifs inutile. L'Economie est vraiment la science des ânes.

Répondre Signaler un abus Happydays Il y a 1 mois Le 21/06/2021 à 23:55

Nous ne sommes plus des enfants pour imaginer que l'argent gagné puisse aussi être de la poudre aux yeux...

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